gatsby

     Genève-Cité, vendredi 22 janvier 2016, 20h00

 

     Elle entre. Elle pousse la porte en bois vitrée, avec difficulté. Impossible de me souvenir si le poids de celle-ci était excessif, je l’avais poussée machinalement, sans y penser.

 

     Qu’elle est belle…

 

     De taille modeste, les cheveux sombres. Un visage ouvert, de grands yeux au fond desquels il semble évident de se noyer… Je le sais parce que sitôt entrée, elle jette un regard circulaire dans la salle principale du bar lounge ou je me trouve, ainsi que six ou sept autres clients. Elle attend sûrement quelqu’un. Une amie. Son compagnon. Un rendez-vous secret. Ou peut-être qu’elle me cherche sans le savoir?

 

     Elle prend place à une table à bonne distance de la mienne. Tandis qu’elle ôte élégamment les diverses couches de tissus indispensables en ce mois de janvier, je distingue les nombreux points d’attraction de son enveloppe charnelle. Bullshit, elle envoie du lourd! Des courbes aussi généreuses qu’hypnotiques sous sa robe rayée noir et blanc, une grâce qui semble innée et l’attraction puissante de celle qui n’a rien à foutre de l’effet qu’elle produit sur le mâle de base. La classe discrète à l’état pur. Je suis totalement sous le charme.

 

     Je crois qu’elle m’a capté. Je détourne négligemment le regard, comme si je l’avais reluquée par hasard. Personne n’est dupe de ce genre d’artifice, mais la comédie humaine a ses codes qu’il est gênant de contourner.

 

     Je ne sors pas souvent sur Genève. Les activités sans cesse plus épuisantes de la vie d’adulte ont progressivement eu raison des velléités festives de ma petite personne. Peut être que les tarifs prohibitifs pratiqués dans les débits de boisson de la capitale mondiale de la finance n’y sont pas étrangers. Quoique le cocktail que je suis en train de découvrir vaut son pesant de quinoa…

 

     L’EST:

Whisky, Liqueur de pomme, Cannelle, Ginger Ale.

 

     Ça vaut peut être les 19€ que je vais casquer. Avec une telle idéalisation de la féminité à proximité, je serais prêt à débourser le double pour un simple verre d’eau. On n’achète pas la beauté, en tout cas pas celle-là. Enfin je crois.

 

     La cité lémanique possède de nombreux points communs avec la Côte d’Azur d’où je suis originaire. Déjà un cadre magnifique, qui n’est dépassé dans cette partie des Alpes que par le vieil Annecy et ses décors splendides. Le quartier dans lequel je me trouve est situé au bord du lac et les boutiques ainsi que l’attitude des gens que j’ai croisé en flânant dans ces rues d’une propreté immaculée sont un miroir convaincant de la principauté monégasque. D’ailleurs, ce sont les mêmes, les boutiques comme les gens. Des financiers, des politiques, des entrepreneurs. Rolex, Cartier, Piaget, Aston Martin. Quand les décideurs de notre société en ont assez de la mer, ils partent skier en Suisse. Ainsi va ce monde.

 

     Aborder une fille dans un bar est toujours délicat. Heureusement, je commence à avoir quelques notions de drague basique, que j’ai détaillé dans de précédentes éructations intellectuelles sur le web.

 

     D’abord se souvenir des statistiques. Toujours les stats. Payer un verre. Un verre d’alcool sinon ça fait radin. La fille est dans un bar, c’est un indice sérieux sur le fait qu’elle n’est pas tout à fait fermée au concept de la fermentation. Mais quel alcool?

 

     Deux solutions. Soit il est possible de demander au barman ce que la demoiselle a consommé et lui offrir la même, soit un malibu ananas. C’est statistiquement toujours apprécié. Enfin pas trop sur Genève je crois…

 

     J’opte donc pour l’approche par le barman. Une pina colada. Bon choix. Je commande, sourire entendu du barman et j’attends. En écrivant ces lignes.

 

     Écrire dans les bars a plusieurs avantages. Déjà ça éveille la curiosité. Pouvoir jouer l’écrivain auprès de la gent féminine, qui est toujours sensible aux prétentions littéraires des personnels à chromosomes XY. Et surtout être en prise directe avec une ambiance spécifique, ce qui est bien plus exaltant que de taquiner la page blanche sur son canapé.

 

     Qu’est ce qu’il attend pour la servir? Elle semble s’ennuyer ferme. C’est le bon moment. Mais si je vais l’aborder maintenant je perdrai le bénéfice du verre que je viens de commander pour elle. Patience. Ce n’est pas ma spécialité mais il faut attendre. Bon, ok, servir un deuxième verre alors qu’elle a à peine entamé le premier est borderline. Je patiente…

 

     Ah, je crois qu’elle est servie. Elle s’est levée, je ne sais pas trop quelle va être sa réaction, j’écris ces lignes pour n’avoir l’air de rien… Allez, je lève les yeux. Action.

 

     Elle se dirige vers le bar et s’y installe avec son cocktail. Un regard dans ma direction, elle lève son verre et me salue. D’un geste, je l’invite à me rejoindre. Sourire mi-gêné mi-flatté, trois bises comme en Suisse et elle prends place en face de moi. Le barman me fait un clin d’oeil…

 

  • Je m’appelle Loreleï.

  • Hank. Enchanté jolie Loreleï...

 

     Une pure Haute-savoyarde. Séparée depuis trois ans. Elle attends un coup de fil de ses amies pour planifier sa soirée. Oui, elle a quelques minutes à me consacrer. Tandis que la conversation s’écoule, débitant les banalités d’usage, je ressens un vif intérêt pour cette femme ainsi qu’une sensation de bien-être. Il me semble que je suis l’homme le plus chanceux du monde.

 

     Je lui explique qu’elle a été la muse de ma soirée et lui propose de lire les quelques lignes du début de ce texte. Elle accepte mon pc, parcourt silencieusement ce petit essai et lève les yeux vers moi. Visiblement, j’ai marqué quelques points.

 

     Je la suis en salle fumeur, je sors ma cigarette électronique (le tabac c’est tabou) et la conversation se poursuit. Elle me trouve charmant, je le déduis à son sourire énigmatique et à sa curiosité à mon égard. C’est l’effet “écrivain du dimanche”. Ou peut être que je ne suis pas encore trop repoussant après trois verres. Ou bien elle aime les cheveux blancs. La vie est pleine de perversions et je l’en remercie tous les jours.

 

     Nous quittons rapidement le lounge, il se fait tard. La discussion est pleine de surprises, de rires. Ses amies ne l’ont pas rappelée, je me demande si elles avaient vraiment prévu de le faire…

 

     Nous avons fini la soirée ensemble. Chez elle. Et chez moi.

 

     J’ai la chance de partager ses joies, ses peines, ses difficultés, ses balades, son lit depuis une année pleine. La reconquérir dans un nouvel endroit a été une expérience aussi enrichissante que jouissive.

 

     Aimer sa partenaire, c’est se réinventer chaque jour et ne jamais laisser la monotonie s’installer. Aller au bout du monde où au coin de la rue, mais y aller ensemble.

 

     Café ma gueule!!!!!!